Nul n’a interdit les universités d’Oser la France à Avignon : une salle s’est dérobée, et cela a suffi. Cent quarante-cinq ans après la loi du 30 juin 1881, le principe républicain de la liberté de réunion demeure intact dans les codes ; c’est dans les mœurs qu’il se défait.
Tribune de Patrick Lancier, journaliste d’investigation, Managing Editor de SLICE42 GROUP
« Les réunions publiques sont libres. » Il n’est guère de phrase plus brève dans notre droit, ni de plus lourde de conséquences. Elle ouvre la loi du 30 juin 1881, dont l’article premier précise aussitôt que ces réunions « peuvent avoir lieu sans autorisation préalable ». Le même texte, en son article 12, abrogeait le décret du 25 mars 1852, pris dans les mois qui suivirent le coup d’État du 2 décembre 1851. Le pouvoir cessait dès lors de trier ceux qui pourraient s’assembler pour parler.
Ce que le législateur avait prévu
Les républicains de 1881 n’avaient rien de naïf. Ils ont organisé la liberté qu’ils proclamaient : une déclaration préalable, un bureau chargé de « maintenir l’ordre », un fonctionnaire admis à assister aux débats. Ils ont surtout borné le droit de dissolution, que le représentant de l’autorité ne devait exercer « que s’il en est requis par le bureau, ou s’il se produit des collisions et voies de fait ». Le désordre devait être constaté, non présumé. Le Conseil d’État a prolongé cette sagesse en 1933 par l’arrêt Benjamin : une réunion ne peut être interdite que si les troubles redoutés ne sauraient être prévenus par des mesures de police.
Ces juristes scrupuleux n’avaient pas imaginé qu’une réunion pût s’éteindre avant d’avoir vu le jour, sans qu’aucune autorité l’eût jamais défendue ni proscrite.
Avignon, un cas d’école
Oser la France, mouvement gaulliste fondé en 2017 par Julien Aubert, ancien député de Vaucluse et vice-président des Républicains, devait tenir le 17 octobre ses universités au Rouge Gorge, lieu culturel voisin du Palais des papes, où il avait déjà été reçu en 2024 et en 2025. La tribune devait réunir des personnalités de gauche comme de droite, de François Fillon et Sarah Knafo à Natacha Polony et Juan Branco.
Le 7 octobre, une vingtaine d’associations, de collectifs et de syndicats vauclusiens déplorent par communiqué « la banalisation de certaines idées et leur inscription progressive dans les lieux de vie culturelle », et visent la présence de Sarah Knafo et de François Fillon ; une pétition en ligne exige l’annulation. Le 9, l’exploitant met fin de son propre chef à un contrat conclu dès 2025, en alléguant un événement « susceptible […] de venir troubler l’ordre public ».
L’ordre public, motif démenti
Le 10 octobre, le préfet de Vaucluse, Thierry Suquet, récuse ce motif en termes exprès : ses services contestent « tout risque avéré pour l’ordre public, et toute incapacité des forces de police à faire face aux éventuelles manifestations ». Qu’on relise l’arrêt Benjamin : c’est très exactement le critère du juge. Une interdiction fondée sur ce péril aurait eu, selon toute apparence, bien de la peine à résister au contrôle juridictionnel.
Seulement, il n’y a pas eu d’interdiction. Il y a eu un contrat rompu, c’est-à-dire un différend de droit privé, et une liberté publique sacrifiée sans que le juge administratif trouve le moindre acte à censurer. Le représentant de l’État a eu le mérite de nommer la chose : « Agiter le spectre de la violence pour empêcher une réunion politique est inacceptable, et constitue une vraie menace pour la démocratie. » Mais une liberté qui n’a plus que des communiqués pour la défendre est déjà une liberté en sursis.
Une liberté de papier
L’affaire passe donc de loin Avignon. Elle illustre, selon nous, une défaillance démocratique : la liberté de réunion des formations d’opposition démocratiques, de la droite républicaine aux souverainistes, subsiste en droit et s’efface en fait. Nul texte ne la restreint ; l’usage s’en charge.
Dans le même temps, une seule mouvance nous paraît occuper la rue sans jamais se heurter à une porte close : l’extrême gauche, dont La France insoumise forme l’avant-garde. Soyons exacts : dans l’affaire d’Avignon, ni la préfecture ni la presse ne mettent LFI en cause ; aucune des sources consultées ne lui prête le moindre rôle, toutes nommant des associations, des collectifs et des syndicats. Notre grief vise une culture politique, non un fait : celle qui tient l’adversaire pour indigne d’être entendu. Ceux qui en font profession, nous les tenons pour des fascistes rouges ; c’est là notre jugement d’auteur. Julien Aubert va dans le même sens : « J’appelle ça du fascisme. »
Le plus grave reste la complaisance d’institutions qui déplorent un jour et s’accommodent le lendemain, comme si la loi de 1881 n’obligeait qu’à des regrets.
Rendre à la loi son esprit
Julien Aubert, du moins, a trouvé une autre salle, dont il garde le nom secret, a rebaptisé ses journées « Universités de résistance » et propose aux collectifs qui l’ont combattu un débat le jeudi 22 octobre. C’est la réponse que le législateur de 1881 aurait comprise : à la parole, on oppose la parole. Encore faut-il que la République assure à chacun, et non aux seuls plus bruyants, un toit pour la prononcer.
Sources
- Préfecture de Vaucluse, communiqué de presse, Avignon, 10 octobre 2026 (« Annulation d’un débat politique à Avignon : le préfet rappelle l’importance du pluralisme démocratique »)
- ici (France Bleu Vaucluse), Victor Costa-Mousnier, « Universités de rentrée d’Oser la France : Julien Aubert a trouvé une nouvelle salle pour accueillir l’évènement », 10 octobre 2026 — https://www.ici.fr/provence-alpes-cote-d-azur/vaucluse-84/avignon/universites-de-rentree-d-oser-la-france-julien-aubert-a-trouve-une-nouvelle-salle-pour-accueillir-l-evenement-4957388
- Le Figaro (avec AFP), « Avignon : un événement politique annulé sous pression d’associations hostiles à la venue de Sarah Knafo et de François Fillon », 10 octobre 2026 — https://www.lefigaro.fr/politique/avignon-un-evenement-politique-annule-sous-pression-d-associations-hostiles-a-la-venue-de-sarah-knafo-et-de-francois-fillon-20261010
- La Provence, « Polémique autour des Universités d’“Oser la France” à Avignon : le Rouge Gorge n’accueillera pas le parti de Julien Aubert », octobre 2026 — https://www.laprovence.com/article/region/312950046100114/polemique-autour-des-universites-d-oser-la-france-a-avignon-le-rouge-gorge-n-accueillera-pas-le-parti-de-julien-aubert
- La Marseillaise, « À Avignon, le Rouge Gorge renonce à accueillir Oser la France », 9 octobre 2026 — https://www.lamarseillaise.fr/politique/a-avignon-le-rouge-gorge-renonce-a-accueillir-oser-la-france-LN20785835
- Le Dauphiné libéré, « Avignon. Le Rouge Gorge refuse finalement d’accueillir les universités d’Oser la France, avec Sarah Knafo et François Fillon », 9 octobre 2026 — https://www.ledauphine.com/politique/2026/10/09/le-rouge-gorge-refuse-finalement-d-accueillir-les-universites-d-oser-la-france-avec-sarah-knafo-et-francois-fillon
- Change.org, pétition « Pour l’annulation de la venue d’Oser la France et Sarah Knafo à Avignon », mise à jour du 9 octobre 2026 — https://www.change.org/p/pour-l-annulation-de-la-venue-d-oser-la-france-et-sarah-knafo-%C3%A0-avignon/u/35422522
- Oser la France, page « Présentation » — https://oserlafrance.fr/valeurs/
- Loi du 30 juin 1881 sur la liberté de réunion, article premier (Wikisource) — https://fr.wikisource.org/wiki/Loi_du_30_juin_1881_sur_la_libert%C3%A9_de_r%C3%A9union